Lorsqu’un adulte tente d’aborder avec ses parents ce qu’il a vécu durant l’enfance — dévalorisation, humiliations, moqueries sur le corps, critiques récurrentes, invalidation émotionnelle ou violences physiques — il se heurte fréquemment à un phénomène bien connu en psychologie : la réécriture de l’histoire familiale.
Il ne s’agit pas d’un simple désaccord sur un souvenir ou d’une divergence de perception.
👉 C’est un mécanisme de défense, profondément ancré, dont l’objectif est de protéger le parent d’une remise en question vécue comme insupportable.
Pourquoi certains parents réécrivent-ils l’histoire ?
De nombreux spécialistes de la dynamique familiale — notamment Paul-Claude Racamier, Alice Miller ou Susan Forward — ont décrit des mécanismes de déni, d’inversion ou de projection dans les familles marquées par la violence psychologique.
Chez certains parents, reconnaître les faits reviendrait à fissurer une image d’eux-mêmes qu’ils ne peuvent tolérer. On observe alors que ces parents :
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ne supportent pas l’idée d’avoir blessé leur enfant,
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refusent toute notion de responsabilité,
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vivent la remise en question comme une attaque identitaire,
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utilisent le mensonge ou la distorsion comme protection psychique.
Les formes les plus courantes de réécriture de l’histoire familiale
🔹 Le déni frontal
Le vécu de l’enfant — même devenu adulte — est nié sans nuance :
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« Mais non, ça n’est jamais arrivé. »
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« Tu inventes. »
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« Tu cherches quoi avec ces histoires ? »
La réalité subjective de l’enfant est invalidée dans sa totalité.
🔹 La minimisation
La violence est banalisée, tournée en dérision ou normalisée :
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« C’était pour rire, tu n’as pas d’humour. »
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« Tu es trop sensible. »
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« On a tous vécu ça, on n’en est pas morts. »
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« Tu ressasses, va voir un psy. »
👉 La souffrance est ridiculisée, ce qui empêche toute reconnaissance.
🔹 L’inversion accusatoire
Ce mécanisme, largement étudié en psychologie du trauma (Freyd, Miller, Forward), consiste à rendre l’enfant responsable de ce qu’il a subi :
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« Si j’ai crié, c’est parce que tu me poussais à bout. »
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« Tu étais infernal, une gifle ça remet les idées en place. »
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« Tu cherchais toujours l’attention. »
Il ne s’agit pas d’événements isolés, mais de schémas répétitifs sur des années de développement.
🔹 La falsification du souvenir
Les faits sont réinterprétés pour préserver l’image parentale :
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L’humiliation devient « une plaisanterie mal comprise ».
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L’agression devient « une maladresse ».
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Les insultes deviennent « une phrase qui a dépassé la pensée ».
🔹 La triangulation
Un tiers est convoqué pour invalider la parole de l’enfant :
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« Demande à ta sœur si tu ne mens pas. »
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« Ton père confirmera que ça n’a jamais eu lieu. »
🎯 Objectif : créer une coalition contre l’enfant et renforcer le doute.
Les effets de la réécriture familiale sur l’adulte
Lorsque l’histoire familiale est niée ou falsifiée, l’adulte développe fréquemment :
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un doute massif sur ses perceptions et ses émotions,
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une culpabilité injustifiée,
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une difficulté à s’affirmer,
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une confusion identitaire,
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une faible estime de soi,
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une hypervigilance constante.
Pour certains, ce processus a un impact comparable au gaslighting dans les relations de couple :
👉 la perte progressive de confiance en sa propre réalité.
Parent juste vs parent manipulateur : la différence clé
Un parent capable de remise en question peut dire :
🌱 « Je comprends. »
🌱 « Je suis désolé, je réalise que je t’ai blessé. »
🌱 « Je n’avais pas conscience de l’impact de mes paroles. »
Il n’est pas parfait, mais il écoute, réfléchit, reconnaît ses erreurs et ajuste son comportement.
À l’inverse, le parent manipulateur :
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nie,
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minimise,
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accuse,
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inverse les rôles,
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dramatise,
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convoque des témoins,
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refuse toute remise en question.
👉 Sa priorité n’est jamais la relation, mais la préservation de son image.
Ce que permet la thérapie
Le travail thérapeutique ne vise pas à convaincre le parent, mais à restaurer la réalité interne de l’adulte.
Il consiste notamment à :
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valider le vécu,
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identifier les mécanismes parentaux,
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nommer les distorsions,
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déconstruire la culpabilité,
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reconstruire un récit stable et cohérent,
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accepter que certains parents ne reconnaîtront jamais les faits.
« On ne peut pas se développer dans un environnement qui nie ce que l’on ressent. »
— Donald Winnicott
Restaurer son histoire pour se reconstruire
Restaurer son histoire ne signifie pas se dresser contre ses parents.
C’est se repositionner intérieurement, sortir de la confusion et retrouver un appui psychique suffisamment solide pour avancer.
N’oublions pas que nous sommes nombreux à être parents aujourd’hui, et que nous aurons un jour à accueillir la parole de nos propres enfants.







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